Longbets.org : la fin des prédictions gratuites

Deux vétérans de la Silicon Valley ont créé un site de paris futuristes. Leur objectif : améliorer les prévisions à long terme tout en encourageant la philanthropie.

Mis à jour le lundi 20 mai 2002

Chantal Dussuel

Les avions de ligne voleront-ils sans pilote en 2030 ? Craig Mundie, directeur technologique de Microsoft, en est persuadé. Il a même parié 1 000 dollars avec Eric Schmidt, PDG de Google. Esther Dyson, présidente d'un groupe d'investissements, prévoit que la Russie sera le numéro un mondial de la conception de logiciels en 2012. Montant de sa mise : 5 000 dollars. Et Dave Winer, PDG de Scripting.com, une société de logiciels, estime quant à lui que les sites Web de journalistes amateurs attireront plus de lecteurs que le New York Times d'ici à 2007.

Qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ces parieurs n'empocheront pas un sou : les sommes en jeu seront versées à un organisme non lucratif choisi d'avance par le gagnant. Et, surtout, dans cinq, dix ou trente ans, les perdants (ou leurs descendants) n'auront pas la possibilité de se rétracter : tous ces paris sont soigneusement archivés sur le site Web de la Fondation Long Bets, créée fin mars 2002 par deux vétérans de la Silicon Valley, avec le soutien financier de Jeff Bezos, PDG d'Amazon. Administrée par des volontaires, Long Bets a pour mission "d'améliorer les prévisions et la réflexion à long terme tout en encourageant la philanthropie".

"Tout le monde est toujours prêt à faire des prédictions. Mais, lorsqu'il s'agit de miser de l'argent et de mettre en jeu sa réputation, cela demande davantage de réflexion", explique Stewart Brand, cofondateur de la Fondation Long Bets et créateur dans les années 1980 de The Well, l'un des premiers groupes de discussion en ligne racheté par Google. "On élimine ainsi les prévisions faites à la légère."

Les paris portant sur de futures découvertes sont très courants dans les milieux scientifiques et technologiques", ajoute Kevin Kelly, l'autre fondateur de Long Bets et l'un des premiers rédacteurs en chef du magazine Wired. Parier publiquement permet "de débattre de questions importantes, d'affiner ses arguments et d'élever le niveau de la discussion". Sur Longbets.org, chaque parieur est tenu de justifier ses prévisions et a ainsi l'occasion de s'exprimer sur une question qui lui tient à cœur.

Mitchell Kapor, fondateur de Lotus, a décidé de relever le pari de Ray Kurzweil, chercheur en intelligence artificielle et auteur d'un ouvrage sur les machines intelligentes. C'est, dit-il, "un excellent moyen d'attirer l'attention sur un sujet qui m'intéresse... et sur lequel j'avais déjà envisagé de prendre publiquement position". Il a donc parié 10 000 dollars que, d'ici à 2029, aucun ordinateur ne réussira le test de Turing (c'est-à-dire qu'il sera toujours possible, au cours d'un entretien mené par écrit, de distinguer un ordinateur d'un être humain).

Grâce aux relations de ses deux fondateurs et aux journalistes du magazine Wired qui les ont aidés à contacter d'éventuels parieurs, le site Longbets.org réunit déjà les prévisions de grands noms de la Silicon Valley et de la recherche scientifique, dont l'astrophysicien Martin Rees et le "père de l'Internet", Vint Cerf. Mais les paris sont néanmoins ouverts à tous. Ou du moins à tous ceux qui sont prêts à débourser 1 000 dollars, le montant minimal de la mise. Les autres ont la possibilité de se cotiser à plusieurs ou de se faire parrainer par un sponsor. Les internautes ne souhaitant pas verser le moindre dollar peuvent également faire part de leurs opinions sur le forum du site et auront bientôt l'occasion de voter, gratuitement mais sous leur véritable nom.

Toutes les mises sont considérées par le fisc américain comme un don à un organisme sans but lucratif. Elles sont immédiatement investies dans un fonds de placement ; la moitié des intérêts ainsi produits servira à financer le fonctionnement de la fondation.

Autre règle du jeu : les prévisions doivent présenter un véritable intérêt scientifique ou social (inutile donc de chercher à parier sur le prochain divorce de sa star préférée) et porter sur une période d'au moins deux ans. En revanche, aucune durée maximale n'est fixée. Sur les vingt-cinq prédictions actuellement recensées, la plus lointaine viendra à échéance dans un siècle et demi : "Au moins une personne née en 2000 sera encore en vie en 2150." Stewart Brand espère cependant "recueillir des paris sur plusieurs siècles, voir plus". Car, comme ses fondateurs le rappellent volontiers, Longbets.org vise le très long terme, "en réaction à la vision à très court terme de notre société contemporaine".

Faut-il alors avant tout parier que la Fondation Long Bets existera encore dans quelques siècles ? Stewart Brand y compte bien. Il n'en est pas à sa première expérience de visionnaire : il a créé en 1996 la Fondation Long Now, dont l'un des projets est de construire dans le désert du Nevada une horloge géante qui fonctionnera encore en l'an 10000...

Chantal Dussuel

http://www.longbets.org/

http://www.longnow.org/